«Chacune de mes images est
le fruit d'un long désir, de courses, d'affûts,
de beaucoup de rêves...
J'attends de la nature des images toujours imprévues, quoique
désirées,
pressenties, reconnues. Certains écrivent sous la dictée
de leur inconscient.
Je le fais sous celle de la nature. Elle radote beaucoup moins.»
Robert HAINARD, artiste suisse
Paroles
de Denis Clavreul
Du plus loin que je me souvienne, je me suis toujours intéressé
à la nature et au dessin. Mais ce n'est qu'à l'âge
de vingt ans, alors que j'étudiais la biologie et l'écologie
à la faculté, que j'ai songé à combiner
ces deux passions.
J'ai commencé par accumuler des
croquis de terrain : je dessinais des animaux, des oiseaux surtout,
mais ce qui était derrière ou autour du sujet m'importait
peu, quelques lignes suffisant à suggérer une branche
ou une vague. Seuls m'intéressaient la posture ou le mouvement
de l'animal.
Depuis quelques années, mon travail
peut faire croire que j'abandonne les animaux au profit des paysages
et des gens qui les habitent. Cette évolution traduit en fait
le besoin d'appréhender la nature de façon plus globale,
de prendre quelques distances par rapport au caractère anecdotique
des scènes naturalistes observées
si passionnantes soient-elles de découvrir des sujets et des
techniques nouvelles (avec tout ce que cela peut avoir de revitalisant
pour les thèmes déjà abordés).
L'envie d'exprimer des choses plus personnelles
et de communiquer avec un plus grand nombre de gens est un souci réel
et nouveau. Mais le fait d'être de plus en plus à l'écoute
de soi-même suppose de ne pas se soucier de ce qu'en penseront
"les autres" ; il faut assumer ce paradoxe. Sans doute suis-je devenu
plus exigeant sans bien savoir ce que cela veut dire quant à
la nécessaire émotion qui déclenche l'envie de
dessiner et de peindre ; cette sensation de vie intense qui permet
de mûrir (un peu) le temps d'un instant.
Mais le risque est grand, dans cette
remise en question perpétuelle, de perdre une certaine spontanéité
et de se prendre au sérieux. L'observation de la nature m'aide
à garder l'enthousiasme de l'enfance. Les formes animales sont
imprévisibles ; les lumières et les saisons modifient
sans cesse les conditions d'observation : tout cela oblige à
être le plus "vrai", le plus "neuf" possible comme l'a si bien
exprimé Robert Hainard. J'ai besoin de ces instants concentrés,
difficiles et parfois douloureux car ils me font prendre conscience
de mes limites. La vie sauvage reste une source d'inspiration primordiale,
un univers sensuel très stimulant, indispensable à mon
équilibre.
Denis CLAVREUL
Accueil
«Le lièvre blanc apparaît juste au dessus du refuge,
irréel sur le neige, se détache devant un rocher puis
s'évanouit
sans un bruit. Il y a la joie de voir l'animal que j'espérais
à peine.
Il y a la beauté de la scène, les lignes épurées
par la nuit,
le silence, le froid, l'isolement dans la montagne, puis le besoin
impérieux de dessiner, tenter de retranscrire ces émotions.
Faire une image, pour moi, et essayer de faire passer un peu
de ma passion pour la nature à ceux qui la verront.»
Jean CHEVALLIER artiste et naturaliste.
Notes de
terrain (extraits) :
Corse, 2 mai 1995.
Le delta de l'Ostriconi, pittoresque mais si difficile à
peindre ; paysage trop chargé d'anecdotes : petit pont de bois,
troupeau de vaches au bord de la rivière, montagne rouge. Le
regard s'y perd à vouloir tout prendre !
4 mai, forêt de Pinia (presqu'entièrement
ravagée par les flammes)
Les lignes sombres des troncs dominent ma vision du sous-bois. Pour
jouer, «j'élimine» ces verticales. Ce qui semblait
terne apparaît peu à peu comme une grande mosaïque
délicatement colorée.
Au-delà de ce qui peut sembler
anecdotique, il y a ces instants concentrés qui changent ma
façon de vivre. L'hirondelle de rivage n'est plus seulement
un oiseau gracieux, passionnant à observer ; elle devient le
trait d'union fragile entre la réalité palpable, organisée
et mon imaginaire ; elle est l'oiseau migrateur si présent
et diffus à la fois, reliant la Loire à l'Afrique ;
elle est un symbole vivant de l'unité du monde.
J'aime être surpris ; j'ai besoin
de me surprendre moi-même. La nature, si complexe, imprévisible,
parfois dangereuse, me permet tout cela ; le plaisir y est souvent
solitaire, plus intense qu'ailleurs ; il est difficile d'en parler
simplement.
L'observation de la nature est d'abord
pour moi un acte de connaissance, de reconnaissance aussi. A priori,
ce qui s'y passe ne me regarde pas, mais je m'en nourris. Une fois
à l'affût, disponible, curieux, je m'y sens prédateur
; cela prend du temps et de l'énergie, mais c'est délicieux.
Instants concentrés, tensions jubilatoires. Mises-à-nu
: je m'expose à la banalité de mon regard.
J'aime dessiner et peindre dans la nature
pour décrire un plumage, la structure d'une écorce ou
les proportions d'une patte, pour exprimer (en trichant le moins possible)
la résonnance subtile des couleurs, le plus souvent pour saisir
un mouvement, une attitude inconnue l'énergie d'un paysage.
Le crayon capture ; il trace, danse, caresse la feuille ; il court
après le temps et les émotions perdues.
Denis CLAVREUL
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«Belle-Isle, été
1947.
Les cailloux, les coquillages sur les
plages,... les remous, au large les brumes, le soleil, le ciel...
Dans les galets, dans les morceaux de verre des bouteilles brisées,
polis par le va-et-vient rythmé des vagues, je suis certain
de reconnaître la géométrie interne de la nature.
.../... Désormais, cette forme ovoïde épurée
signifiera dans toutes mes Ïuvres de cette période, le sentiment
océanique. .../... Je ne peux admettre un monde intérieur
et un autre, extérieur, à part. .../... C'est à
partir d'un unique milieu tourbillonnant que se différencient
les choses et les êtres, l'homme même, avec un aspect
tantôt matériel, tantôt ondulatoire, ou, si vous
préférez avec un aspect tantôt physique, tantôt
psychique. Les langages de l'esprit ne sont que les supervibrations
de la grande nature physique.»
Victor VASARELY
Le paysage
n'existe pas, il faut l'inventer.
"Pour que se constitue un paysage, en
dehors d'une approche esthétique délibérée,
consciente, il faut une situation de manque ou d'occultation développant
l'imaginaire. La fenêtre est la forme la plus présente
et la plus caractérisée de cette situation ; elle cache
et du même coup montre, stimule l'imaginaire et introduit en
même temps par le cadrage les verticales et les horizontales,
les premiers signes d'une construction mentale. Le bâti intervient
comme mise en forme, géométrisation de la nature informe
et oppressante. La ville, la maison, cachent une partie du paysage
et introduisent dans l'extraordinaire complexité de la nature
la marque humaine."
CUECO
Accueil
L'ondulance prairiale
Dans la lueur vacillante des torches,
jaillissent les troupeaux de Sienne et d'ocres fixés en témoignage
pour un long temps. L'homme premier, témoin de la mouvance
des bêtes libres, l'être rempli de ses regards posés
sur la beauté du monde, livre à l'homme "moderne" ses
fascinantes galeries d'art de temps immémoriaux, et nous nous
surprenons, rêveurs à l'imagination fertile en route
pour des migrations lointaines chasseresses ou "chamaniques"...
Ce sont les grands espaces des Sioux
ou Cheyennes ou Kiowas ou Mohawks, fantastiques étendues aux
ciels bleutés, changeants, rougeoyants, luminescents, où
seuls règnent les aigles ou les vautours tournoyant, brisant
parfois l'azur d'un cri strident.
Loin, sous leurs ailes immenses, un fleuve
de bisons bruns et fauves, paisibles ou remuants, au garrot lourd
de chair... Aussi les sons... Les appels maternels, les voix fortes
et protectrices des grands mâles, les cris joyeux et brefs des
jeunes veaux du printemps. Ici l'humus, l'ondulance prairiale, les
terres remuées du sabot et des cornes, les corps renversés,
grattées de sol, courses, muscles, reflets, mais aussi amours,
tendresse, protection. Le regard de l'homme s'est posé sur
la lente errance des bêtes, il en a frémi je crois devant
l'inestimable beauté de ces libres mouvances, serein, songeur
et fier...
Sous le plombant soleil de l'immense
Afrique, un somptueux bestiaire repose ses corps lourds dans l'ombre
légère de trop rares épineux et sieste son attente
de l'heure liquide, quand il fait bon glisser les membres à
la rive des étangs en une sorte de trêve, d'alliance,
d'arche retrouvée et saluer encore par quelques cris le bonheur
de l'eau, comme une symbolique...
C'est un jour d'enfance extraordinaire,
en septembre, tout de vignes flamboyantes et de raisins sucrés
; le soleil déjà haut pousse les travailleurs fatigués
vers le réconfort de la table et de l'ombre quand tout à
coup des voix, des cris, jurons, bousculades et deux bêtes...
deux bêtes immenses surgies d'on ne sait où, deux grands
cerfs soufflant, mouillés, crottés, franchissent le
fossé en une sorte de vol, passent le pré, atteignent
vite l'étang, s'y projettent en une bruyante énorme
gerbe d'eau vif argent, nagent facilement cent bons mètres
avant de reprendre pied, s'ébrouent et disparaissent, happés
sous la noirceur des frênes... Puis, plus rien, le silence,
profond silence qui nous surprend, troupe d'humains hébétés
qui soudainement rayonne, superbe d'un commun sourire, d'une joie
pleine et pure, partagée, comme si tous ressuscitaient le fabuleux
héritage de communions scellées...
Paysan, j'ai la chance, encore en septembre,
à la toute première pointe d'un jour neuf, de marcher
aux côtés d'un frère Indien, Massaïs, Aborigène
: un terrien, humble et doux, prévenant, discret, silencieux,
attentif (quand tout autour, la vie des hommes ne semble plus que
pétarades, câbles, robots, mesquineries...). Denis Clavreul,
artiste, pose sur les derniers animaux libres de la planète
TERRE, son regard d'homme libre et l'illustre de la plus authentique
manière.
MAX
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L'oeil affamé
Le temps est un facteur essentiel. Du temps pour flâner, pour
s'asseoir quelque part en attendant que quelque chose se passe. Le temps,
divisé en jours, en heures. Du temps passé à anticiper,
souvent sans que rien d'important ne se produise.
Mais vous attendez. Et plus vous attendez
et plus votre perception de l'environnement dans lequel vous vous
trouvez s'accroît. En fait, il se passe beaucoup plus que ce
que vos yeux enregistrent à première vue. Des sons vous
pénètrent comme celui d'un chien qui aboie au loin ou
encore le bruissement des ailes semblable à celui du papier
froisséproduit par un vol de corbeaux au-dessus de votre tête.
Quant aux sons plus proches, ils accentuent la venue du crépuscule.
Le craquement sec d'une brindille contre un tronc ; une cascade de
sons vous envahit lorsque vous vous levez, comme celui de vos rotules
qui craquent ou encore celui de votre pliant qui pousse un gémissement
de protestation lorsque vous vous y enfoncez de nouveau. Et, vous
attendez.
L'animal que vous escomptiez tant voir
se manifeste mais de manière estompée. Vous voilà
bel et bien obligé de sans cesse reconstruire mentalement l'image,
de peur de l'oublier. Vous commencez alors à dessiner et le
bruit du crayon qui trace sur le papier couvre tous les autres sons.
« Eh bien, on dirait que cela ne
marche pas comme tu veux ? », s'enquiert ma compagne, venue m'accompagner
pour une journée d'esquisses effectuées en plein air.
Baissant les yeux sur mon carnet de croquis posé sur mes genoux,
elle sourcille en voyant les fragments d'esquisses d'un héron.
Alors, pour m'encourager, elle m'enlace tout en me jetant un regard
qui se veut joyeux.
«Je me débrouille bien,»
pensai-je en moi-même.
Le travail effectué pendant cette
période initiale de création est rarement compris par
l'observateur moyen. Il n'y voit que des pages remplies d'une multitude
de silhouettes et de notes jetées à la hâte, le
tout faisant davantage penser au schéma d'une machine démontée
comme l'on en trouve dans un manuel technique plutôt qu'à
une représentation cohérente des choses observées.
En fait, de tels fragments de dessins
sont essentiels pour l'artiste qui dessine des animaux en liberté.
Ils l'aident à rassembler ses idées et lui servent dans
sa quête de l'essentiel. Peut-être est-ce justement au
travers de ces traits et de ces taches que l'énergie impalpable
de l'animal est au mieux saisie.
Un peintre animaliste est obligé
de suivre et de comprendre la vie même de ceux qu'il a choisi
de peindre ; dans sa recherche d'animaux vivant à l'état
sauvage, il n'hésite pas à voyager aux quatre coins
du monde. Elle ou lui est aussi poussé par le désir
de rendre compte de ce qu'il appris sur cette nature sauvage transposant
cette connaissance à l'art et de la partager avec d'autres.
Car, pour lui, justement, l'obtention d'une meilleure compréhension
est le but ultime.
En effet, le fait de dessiner d'après
nature vous aide à mieux comprendre. Mais avant de pouvoir
commencer à tracer des esquisses, il faut être capable
de voir. Il faut aussi de la chance, trouver votre sujet et ensuite
l'observer et cela pendant longtemps.
Puis, vous vous mettez à la tâche
plus ou moins dictée par ce qui se présente sous vos
yeux ; s'il s'agit d'un oiseau, peut-être souhaitez-vous saisir
le mouvement de ses ailes en plein vol ou alors, s'il s'agit d'un
ours polaire, ce sera la manière dont il repose ses énormes
pattes poilues. Au fur et à mesure que votre main se meut sur
la page de votre cahier de croquis, une transmutation de la réalité
s'opère par le biais d'un processus complexe : vos yeux, avides
de recueillir des informations, s'alignent sur votre main, qui cherche
sans cesse à capter l'essence même du mouvement, de la
forme et de la lumière. En dessinant, vous commencez à
combler les espaces blancs qui existent dans votre tête.
En effet, lors de ces rencontres avec des animaux sauvages, on éprouve
souvent une impression de mystère. Ce moment est chargé
d'émotion. L'idée de comprendre ce qui a été
vu et ressenti stimule l'artiste et c'est essentiellement, à
cet instant précis, que le processus créateur intervient.
Une bonne dose d'observation,de patience,
d'attente, de dévouement et une sensibilité à
l'interrelation de tout ce qui est sauvage. Et une envie irrésistible
de participer au tout.
Des mots souvent usités comme
«tout proche» ou «comprendre» révèlent
le besoin de se rapprocher de l'animal au maximum. Les peintres animalistes
désirent ardemment être en relation intime avec leur
sujet ; l'intimité engendre la compréhension et cette
dernière génère la conscience de la signification
même et la vulnérabilité du sujet.
Il y a plusieurs siècles, le peintre
pouvait travailler sur ses tableaux en se disant qu'après sa
disparition ses Ïuvres continueraient à exister. De nos jours,
force est de constater que si nous n'agissons pas immédiatement,
en allant tout de suite à l'essentiel, tout peut disparaître,
sous nos yeux mêmes.
Le résultat de nos efforts, les
dessins et les peintures, représentent plus qu'un instant fidèlement
enregistré. En effet, le processus de création implique
le fait, justement, que ce qui ne peut être capturé est
saisi et ce qui ne peut être répété est
répété ; dès qu'un spectateur pose ses
yeux sur un tableau, le passé est lié au présent
et à l'avenir. Il stimule son cerveau, sa mémoire et
son imagination et évoque des lieux et des évènements
qui ont jadis appartenu au passé ou qui n'ont jamais peut-être
même existé.
Voilà le paradoxe même de
tout oeuvre d'art non-abstraite : à la fois une main-mise sur
le passé et un adieu à ce même passé.
Robin D'ARCY SHILLCOCK est australien. Il a été élevé
en Inde, au Guatemala et en Australie. Il y a plus de vingt ans, il
a déménagé aux Pays-Bas, où il a étudié
l'histoire de l'art et la peinture aux Beaux-Arts de Groningen.
En tant qu'artiste il a beaucoup exposé
en Europe, aux États-Unis et au Canada. Il est co-auteur de
deux livres et en est l'auteur de deux, Portrait d'un marais vivant
(1993) et Pintores de la Naturaleza (1997). Il a participé
à des revues ornithologiques et littéraires ayant plus
particulièrement trait à la nature et à l'art,
à caractère international. Il voyage beaucoup dans l'extrême
Nord mais réside à Groningen où il travaille
en tant qu'artiste et écrivain professionnels.
Traduction : Jeannine PERRIN
Accueil
«La nature est pour moi un principe. Elle est l'Autre. J'ai un
besoin profond de me confier à quelque chose hors de moi-même,
de contempler, d'adorer. Cette adoration ne va pas jusqu'au désir
de se confondre avec son objet. Car il ne serait plus l'autre. Je lui
suis reconnaissant de me donner une conscience plus vive de moi-même...
La peinture d'après nature n'est
pas possession mais exercice de possession. Travailler d'après
nature, c'est l'aveu qu'on ne sait pas voir, mais le meilleur moyen
d'apprendre à voir. Le travail d'après nature et le
travail de mémoire se combinent en toutes proportions. (.../...)
Mes images ne sont pas réalistes au sens d'une conformité
absolue, scientifique avec le réel. Elles le sont par une volonté
d'abord désespérée, ensuite apaisée, mais
tendue, de conformité. J'ai vu l'animal, j'ai été
bouleversé par sa liberté, l'imprévu de son mouvement.
Je l'ai tracé sur une feuille de papier, que j'ai remise dans
ma poche en me disant : comme c'est conventionnel, comme c'était
plus vivant et plus beau ! Mais je le retrouverai en travaillant.»
Robert HAINARD
Une expérience «naturaliste»
Ce fut une expérience troublante lorsqu'un groupe de peintres
naturalistes m'invitèrent à les rejoindre pour un travail
sur l'estuaire de la Loire ; innocente, j'acceptai tout de suite. Au
premier jour de notre installation à Bois-Joubert, noyée
dans le charme propre à ces lieux de marais, dans le petit matin
d'un automne humide, j'émis mes premiers bougonnements rebelles
: « la nature n'a que faire de nos artifices ! » ; face aux
regards innocents des naturalistes, me sentant soudain redevable de
quelques justifications rationnelles, je les invectivai : « la
transparence de cette lumière appartient à l'immatériel
! l'immensité du ciel se rit bien de l'étroitesse de nos
tableaux de chevalet, la nature n'est pas un sujet pour la peinture
! »
Les jours suivants, il pleuvait encore
; la nature était fort belle en effet, mais un peu inhospitalière
à mon goût. Chaussés de bottes de 7 lieux, la
mine rose et réjouie, les vrais amoureux de Nature n'hésitent
pas à sortir pour une ou deux trompes d'eau de plus, et les
voilà glapissant dans la lande boueuse comme des enfants insolents
!
En bonne fille du Berry profond, je supportais mal de me retrouver
empotée dans mes petits souliers comme une citadine de la dernière
pluie,et ainsi crus bon, pour conjurer leurs regards radieux, de leur
offrir une petite leçon en termes fièvreusement désenchantés
: «Ignorez-vous la sueur de nos ancêtres ? La cruauté
des chacals devant les brebis égarées ? Le désespoir
du jardinier devant les ronces intraitables ? C'est une sacrée
sauvage sanguinaire votre déesse-nature ! »
J'éprouvais, dans ma triste solitude
de peintre ' non- naturaliste', un sentiment de défense qui
me raccrochait soudain, moi aussi, à un clan : «Il faut
être 'un rat des villes' pour rester ainsi béat, assis
des heures dans l'herbe humide ! » et, grommelant dans ma barbe,
en m'éloignant, ajoutais-je en moi-même : «Nous,
enfants de paysans, ne contemplons pas les paysages ainsi, nous n'avons
pas ce regard extérieur qui prend la nature pour objet : elle
est la vie en nous ! le souffle de notre naissance ; au milieu des
bois et des champs, c'est là que nos sens se sont ouverts ;
pourquoi donner à l'Ïil tant de privilèges ? Le sage
petit paysage aquarellé, accroché au salon du bourgeois
parisien, ne correspond en rien aux bonheurs de nos promenades enivrantes.
Trève de mauvais esprit, je me retrouvai, le lendemain, en
pleine forme, debout, sous un doux et pâle soleil, devant le
lac de Grand-Lieu désert ; près de moi David, Jean et
Lisa avaient dejà sorti depuis longtemps leur matériel
professionnel : jumelles et longues-vues par devant. Denis commentait
quelque chose sur la vie du lac. Les mains dans les poches, un peu
crispée, j'observais sagement. Le lac respirait à peine,
une petite bise claquait délicatement nos joues, l'espace s'ouvrait
sur l'étendue d'eau et de ciel, que contenait par les côtés
un grand désordre de broussailles et d'arbres imbriqués
; de l'énorme masse fluide et frémissante montaient
des odeurs de terre et de feuilles mortes ; les reflets, la transparence,
la multitude de lignes et de matières, les sensations du vent
et les images superposées agitaient mon regard avide.
Comment dessiner tout cela ? Tranquilles et organisés, mes
amis naturalistes étaient depuis belle lurette à l'oeuvre,
carnets de croquis et crayons en mains; ils citaient, complices, des
noms d'oiseaux malicieux, que je cherchais ardemment à capter
à leur rythme. Désespérée, j'eus soudain
encore un peu plus froid. Mon voisin, humain après tout (est-ce
si naturel ? ) m'offrit sa paire de jumelles : l'image effrayante
d'un monde géant, désespérément liquide
et flou, explosa sans prévenir devant moi. En réglant
maladroitement la netteté, j'attrapai le mal de mer ! Une branche
noire, noueuse et agressive plongea dans ma rétine innocente,
quelque chose de monstueux déchira mon champ de vision et disparut
aussitôt, deux ou trois détails devenus démesurés
et complètement abstraits éclaboussèrent le regard
douloureux que je portais dejà sur le monde naturel, achevant
de perdre les restes égarés de ma confiance blessée
en nos qualités à appréhender le réel.
Perdue à jamais devant tant de disproportions insolubles, j'eus
le vertige !
Compréhensifs, quelques canards
pacifistes eurent la gentillesse de m'offrir la simplicité
familière de leurs silhouettes élégantes en contre-jour.
Mais, dans le fouillis odorant du petit matin, comment utiliser mes
crayons pour rendre compte de ce vent frais qui m'enchante ?
Dans l'immensité douloureuse de
milliers de détails à regarder, je décidai de
me concentrer sur la surface de l'eau, mon attention captivée
en analysa rapidement la fausse immobilité, perçut la
vie frémissante cachée sous les eaux troubles ; j'inventai
d'étranges baigneurs, des animaux au corps douteux, fuyant
nos conceptions rétrécies de la réalité
apparente !
Le jour suivant, informés des
dangers qui menacent l'estuaire, je me retrouvai à Donge-est,
avec Kim, lorsque resurgit à ma mémoire la vision dérangeante
d'une splendide oeuvre d'art contemporain, qui n'était autre
que la raffinerie elle-même, magnifiquement éclairée
dans la nuit. Mais nous étions ici pour tenter de donner une
image de ces lieux menacés, marécages à préserver,
réserves d'oiseaux migrateurs ; nous avions à dire leur
importance et le respect qui leur est dû pour notre propre survie
à long terme. Convaincue de cette mission, je me mis à
l'écoute des signes infimes témoins de toutes les formes
de vies souterraines qui permettent, à la surface, la vie des
humains. Avec respect, nos expériences si différentes
de peintres et de dessinateurs, confrontés à une question
commune, nous ont obligé à relativiser nos certitudes.
En suivant le parcours des peintres naturalistes, j'ai exercé
mes yeux à voir plus et accepté de mettre de l'ordre
dans mon regard.
Si j'ai aussi appris le nom de quelques
oiseaux rares, j'ai surtout commencé à percevoir les
formes infinies et cependant très précises, de leurs
envols respectifs, ce qui déjà en soi est un pur bonheur.
Par delà les clivages de nos conceptions de l'art, dans cette
rencontre avec la nature, mûrissent à l'infini les formes
de nos imaginaires et se renouvellent nos possibilités d'expression.
Je marche toujours dans les champs le
nez au vent, les mains dans les poches, mais j'ai l'oeil en alerte
et de temps en temps j'emprunte même une longue-vue, histoire
de vérifier les limites des pouvoirs humains.
Cécile NIVET
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Des artistes au jardin
Le Festival International des Jardins
Chaumont - sur Loire. Depuis six ans, dans un parc de cinq hectares,
à l'ombre du château Renaissance de Chaumont-sur-Loire
sont proposés au grand public, le temps d'un été,
trente jardins conçus par des jardiniers, des architectes,
des plasticiens, des designers, des metteurs en scène de cinéma
et de théâtre, des chorégraphes. En 1997, c'est
le thème de l'eau qui préside au jardin : «l'usage
de l'eau» et «le plaisir de l'eau».
Mais devant l'éclectisme des propositions,
on ne sait plus très bien où l'on est. Peut-on vraiment
parler de jardin ? et d'abord, qu'est-ce qu'un jardin ?
Étymologiquement, un jardin est
un enclos, un endroit réservé par l'homme où
la nature est disposée et recréée par lui à
sa mesure et pour son plaisir. Mais contrairement à un tableau,
à une sculpture qui n'en possède pas la vie, la matière
du jardin est libre : elle naît, croît et meurt selon
les lois de la nature.
Le jardin a l'ambition d'être une
image du monde, une mise en ordre du monde. Ainsi, pour les artistes
japonais (nombreux à Chaumont), le jardin est une représentation
de l'univers, chargé d'une dimension spirituelle : «L'Archipel»
de Shodo Suzuki pourrait être le lieu privilégié
d'une méditation zen avec son continent fracturé de
granit noir poli, flottant sur un océan de sable blanc.
L'influence niponne se fait encore sentir
dans le jardin de Shishi Odoshi, fontaines formées d'un tube
de bambou qui bascule produisant une musique aléatoire orchestrée
par la montée de l'eau. Musique encore dans ce jardin traité
comme une boîte à musique où un très bel
orgue hydraulique alimenté par une chute d'eau joue de petits
airs un peu mièvres, tirés d'un thème de Haydn.
Avec une totale liberté, si ce
n'est l'obligation de traiter le thème de l'année, tous
les artistes invités ont élaboré trente jardins
«les pieds dans l'eau», créations végétales
aussi fluides que poétiques.
Et puis, on découvre «la fuite», oeuvre de Macha
Makeieff. Dans une caravane déglinguée, plantée
comme un improbable jardinet de banlieue, une fuite d'eau a développé
une végétation luxuriante dans l'évier, le lit
et les tiroirs de la commode : les fleurs en plastique n'en reviennent
pas !... Serres molles, potagers insolites, fontaines high tech surprennent
et ravissent.
Quant au baobab, on dit de lui en Afrique
qu'il était tellement prétentieux que Dieu pour le punir,
l'arracha du sol et le replanta à l'envers. Voilà pourquoi
ses branches, si bizarrement tordues, font plutôt penser à
des racines. On peut le voir encore aujourd'hui pleurer par toutes
ses branches. Rêve-t-il lui aussi, comme beaucoup ici, du jardin
originel, de l'eternel Eden ?
Yvon ROUSSEAU
Accueil
LAND-ART.
INTERVENIR DANS LE PAYSAGE.
Comme Goldsworthy dans la nature, intervenir
avec humilité et délicatesse,
comme on révèle un goût, une saveur colorée,
une source, ... un rythme, ...
une infime direction.
Comme Glenn Gould caresse son piano, Goldsworhy esquisse et suggère,
plein d'amour et de compassion ... Plus qu'une marque péremptoire,
aveuglante à force de trop d'éclats,
une participation à la compréhension des choses.
Les feuilles des arbres glissent, s'organisent, se nouent,...nous
guident vers leur plénitude.
Éphémère sans doute, ... éphémère
sans aucun doute ... mais intelligente.
Les murets se dressent, se dessinent, s'articulent mais n'enferment
pas.
L'homme chemine, s'arrête, s'éclaire, respire ... mieux.
Christian CHEVILLAR
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Le sentier sculpturel de
Mayronnes
En garrigue des Corbières

Avec un soleil brûlant comme compagnon de route et un litre
d'eau dans nos sacs à dos, sans oublier l'indispensable chapeau,
un parcours de 7 kilomètres nous était proposé
cet été dans les Corbières. Nous sommes donc
partis dans la garrigue dès 9 h du matin pour cette aventure.
De nombreux GR (Chemins de Grande Randonnée)
sillonnent la France dans tous les sens. Alpes et Pyrénées
se disputent les hautes altitudes pour laisser au Massif Central la
beauté de ses plateaux et la vaste et désertique nudité
d'un Aubrac fouetté par le vent.
Et nous voici sur un chemin sculpturel,
pas très loin de Lagrasse, ce très beau village médiéval
où se tient «le Banquet du Livre». Pendant dix jours,
c'est une grande activité intellectuelle avec conférences-débats
dans le cloître d'une abbaye, un atelier de philosophie pour
enfants et un autre pour adultes dans une école primaire, une
très riche librairie sous les voutes, des séances de
cinéma en plein air dans la nuit et des randonnées dans
la matinée.
Malgré la chaleur, guidés
par Patrick Valette, technicien expert de l'ONF (Office National des
Forêts), nous entâmons notre marche dans cette garrigue
encore verte - la garrigue pousse sur sols calcaires. Et très
vite, à quelques centaines de mètres, une sculpture
en fer d'Alain Douillard -d'origine nantaise - est installée
dans ce chemin. Et plus loin, toujours sur ce même chemin, nous
gravissons les coteaux tout en rencontrant des Ïuvres, telle «Trafo»,
cette sculpture de Johan Ghijselinck (flamand). L'artiste a transformé
de la terre et de la pierraille et en a fait une Ïuvre représentant
des ceps de vigne, voulant nous dire ici que la nature est productrice
de notre vie élémentaire. Dans ces ceps de vigne la
vie circule et l'homme ensuite va agir avec son intelligence et sa
sensibilité pour l'affirmer. L'imaginaire de l'artiste s'incarne
dans un signe.
Ce sentier scupturel s'est installé
sur un ancien chemin cathare. Il se veut être un lieu de symbiose
entre l'action de la main de l'homme (ce second cerveau) et un sentier
naturel qui est la résultante de plusieurs siècles dans
les éléments qui le font exister en portant une mémoire.
C'est ainsi qu'existe une harmonie globale dans les harmonisations
singulières entre des lieux particuliers et des Ïuvres personnelles.
Ainsi une céramique de Marianne Pape (de Stuttgart) s'élève
comme un phare sur une vallée tandis que Christian Jacques
(de Mayronnes) a placé un sanglier en bois tout près
d'un genévrier et d'un robinier faux-acacia !
Notre plaisir est accru quand nous écoutons
Patrick Valette sur la flore et les arbres et toutes les espèces
de genévriers. Trois sortes existent : le commun, le genévrier
cade ou oxyèdre et le genévrier de Phénicie qui
croît sur les rochers, les endroits rocailleux, voire à
même les falaises et sur les sommets rocheux battus par les
vents. Patrick dialogue avec Christian Jacques, sculpteur qui vit
dans cette région, qui nous accompagnait et qui a initié
ce sentier. Ajoutons que c'est bien le genévrier commun qui
possède des fruits charnus et globuleux de la grosseur d'un
petit pois, de couleur noir violacé quand ils arrivent à
maturité. Ce sont eux qu'on utilise comme condiment notamment
pour la fameuse choucroute alsacienne et c'est par la macération
de ces "baies" de genièvre dans de l'eau-de-vie que l'on aromatise
une liqueur renommée, le gin..
Ces sculptures sont des signes d'un marquage
de l'homme dans cette nature. Ils la respectent et lui donnent le
droit de s'exprimer. Elle n'est plus tout à fait une chose.
Elle est vivante dans tous les êtres qui poussent, se fânent,
meurent temporairement et se remettent à pousser, bravant le
brûlant soleil et le mauvais temps. Car la nature n'oublie pas
l'eau que lui apporte la pluie bienfaisante. Cette pluie tombe et
arrose aussi les sculptures qui font belle et nouvelle figure.
Augustin BARBARA
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